Amis du Jardinier de Dieu

Mc 10, 2-16 27e dimanche du temps ordinaire - 2015

Publié le 4 Octobre 2015 par Père Dominique Degoul in homélie

Gn 2.18-24 ; He 2.9-11 ;  Mc 10.2-16
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A Toulouse, il y a Open Church, mais à Rome démarre la deuxième session du synode sur la famille. Le débat dans lequel il s’engage est souvent caricaturé ainsi : Seigneur, serait-il permis de donner la communion aux divorcés remariés ?

Ceux qui répondent catégoriquement « non », au nom d’une fidélité littérale à l’évangile d’aujourd’hui, seraient le camp de la vérité ; ils s’opposeraient à ceux qui répondent « oui » et qui seraient le camp de la miséricorde. Et l’on sent bien, rien qu’en disant cela, que, ainsi posé, ce débat partirait mal : la miséricorde de Dieu ne peut pas s’opposer à la vérité, elle ne peut pas être un mensonge facile ; la vérité de Dieu ne peut pas s’opposer à sa miséricorde, elle ne peut pas être impitoyable. On ne peut pas séparer les deux.
 
Il nous faut entrer plus en profondeur. Je vais essayer de le faire en quatre points, à partir des textes d’aujourd’hui, en ayant conscience que l’exercice est difficile et les questions délicates. Mon but sera de nous aider à prier pour ce synode, dans la continuité de la prière d’ouverture : « délivre notre conscience de ce qui l’inquiète, et donne-nous plus que nous n’osons demander ».
 
1er point : le projet de Dieu.
Au commencement, il y a le projet de Dieu. Nous l’avons entendu dans la lettre aux Hébreux : « Celui pour qui et par qui tout existe (il s’agit de Dieu le Père) voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire ».  Dieu est amour, et il nous crée à son image, homme et femme : il veut donc que nous vivions de son amour. Et c’est vrai en particulier dans ce domaine de notre vie qu’est notre état d’être sexué.
Le livre de la Genèse nous fait part de ce magnifique projet de Dieu.
Vous avez entendu les paroles du premier homme, quand il voit la première femme : « cette fois-ci, c’est l’os de mes os, et la chair de ma chair ». Ces paroles qu’Adam prononce, c’est la première fois dans toute la Bible qu’on entend parler un être humain. La première parole de l’homme, c’est son émerveillement lorsqu’il découvre la femme. Ce récit est mythologique, bien sûr : mais le mythe cache toujours une vérité profonde. Même le garçon le plus taiseux, lorsqu’il devient amoureux, apprend à parler pour dire la joie qui le traverse. Lorsque cet amour vient à maturité, la parole donnée entre l’homme et la femme est si forte, que l’attachement qu’ils ont l’un pour l’autre les fait devenir une seule chair. Une seule chair : ce qui réjouit l’un va réjouir l’autre, ce qui fait mal à l’un fera mal à l’autre ; une seule chair, aussi, dans la naissance d’enfants. En se liant à la vie, à la mort, les époux aiment comme Dieu : voilà le projet de Dieu.
 
2ème point : ce qui s’oppose à ce projet.
Nous le savons, le cœur de l’homme est compliqué et malade. S’il est vrai que Dieu est amour, s’il est vrai que notre vocation la plus profonde est de vivre à son image, alors il n’est pas étonnant que cette maladie du cœur de l’homme touche particulièrement notre capacité d’aimer et d’être aimé. Jésus décrit cela d’un mot : « à cause de la dureté de votre cœur ». En grec : « sklèrokardia ». La sclérose du cœur. Un endurcissement qui tue. Qu’est-ce que c’est un cœur endurci ? C’est un cœur qui ne peut plus sentir.
Lorsqu’un homme et une femme qui se sont aimés ne s’entendent plus ; lorsqu’ils en viennent à ne plus pouvoir s’estimer mutuellement, ou bien à se mentir l’un à l’autre, ou à ne plus supporter de vivre ensemble … il y a quelque chose de très rude, et on peut parfois sentir que les cœurs se sont fermés, durcis, sclérosés.
C’est là un malheur profond ; je ne suis pas prêtre depuis longtemps, mais combien de fois déjà ai-je entendu des gens me confier ce malheur de la mésentente avec leur conjoint ; malheur parfois compliqué d’un adultère auquel on ne sait plus comment mettre fin, ou d’une rupture qui laisse des traces durables. Combien de fois ai-je entendu aussi des plus jeunes dire à quel point la mésentente ou la séparation de leurs parents a été pour eux, et est toujours, parfois  encore 15 ans après, la source d’un déchirement intérieur dont on ne se remet pas.
Un autre mot grec nous dit la profondeur de ce qui se joue là: le mot que nous avons traduit par « répudiation » : en grec, c’est « apostasia ». L’apostasie, maintenant, désigne le fait de renier Dieu. Le mot lui-même dit la gravité de ce qui se passe quand nous sommes devenus incapables d’aimer.
 
3ème point : l’enseignement et l’action de Jésus. Face à cela, quelle est la réaction du Seigneur Jésus ?
D’abord, il rappelle le projet de Dieu. « Au commencement de la création, Dieu les crée homme et femme… ils ne feront qu’une seule chair… ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ». Cette parole n’est pas d’abord une parole dure destinée à condamner ceux qui ont connu un échec, mais une parole d’espérance : c’est possible. Le premier mariage que j’ai célébré, c’était cet été : la fiancée était issue de parents divorcés, ils avaient longtemps cheminé ensemble et vécu ensemble avant d’oser se dire : nous pouvons nous engager ; Mais pour leur mariage ils ont choisi l’évangile d’aujourd’hui : ce que Dieu a uni que l’homme ne le sépare pas. Ils ont entendu qu’il y avait là, pour eux, une promesse que Dieu leur serait fidèle, et que donc ils pouvaient espérer tenir toute leur vie. Parfois, il suffit de redire le projet de Dieu pour redonner courage à l’homme.
 
Mais parfois ça ne suffit pas. Il peut y avoir une manière de rappeler ce projet de Dieu qui sonne avec une dureté cassante : le projet de Dieu n’est plus entendu comme une bonne nouvelle, mais comme une condamnation. Annoncer la doctrine de l’Eglise sans être atteint au plus profond par la situation et parfois par le malheur de ceux à qui on parle, sans vouloir se rendre compte que les parole qu’on leur dit ne les encouragent pas à faire le bien mais les enferme dans la condamnation, c’est laisser son cœur se durcir. Comme dit Paul, si je prêche sans la charité, je deviens seulement une cymbale qui fait du bruit.
 
Car ce qui est certain, c’est que le Seigneur Jésus, lui, n’a pas le cœur endurci. Ce qui est certain, c’est que l’amour qu’il nous porte restera fidèle jusqu’au bout. Ce qui est certain, c’est que s’il dit des paroles tranchantes, c’est pour réveiller et ramener le pécheur à la vie, ce n’est jamais pour l’enfermer dans son péché. Ce qui est certain, c’est que Dieu ne se résigne jamais au malheur profond qui atteint le cœur de l’homme. Ce qui est certain, c’est que Jésus n’est pas un docteur de la loi qui lie de pesants fardeaux sur les épaules des autres sans les lever du petit doigt. Ce qui est certain, c’est que Jésus s’est présenté sans défense et sans raideur à notre humanité souffrante, et qu’il a pris plus que sa part de nos souffrances, pour les porter avec nous. Comment Jésus nous sauve-t-il de nos duretés de cœur ? En prenant sur lui leurs conséquences, jusque sur la croix.
 
4ème point : comme les petits enfants.
 
Je me suis demandé un moment ce que j’allais pouvoir dire sur la fin de l’évangile : « laissez venir à moi les petits enfants », j’avais l’impression que c’était un autre sujet que celui du mariage et du couple… et puis j’ai compris que non. Sur les questions si difficiles que l’Eglise se pose aujourd’hui Il y a là une clef.
 
Lorsque Jésus nous dit « le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent », je pense à deux choses caractéristiques de l’enfance.
L’enfant, comme Jésus, est sans défense. Non seulement sans défense physiquement, mais sans défense intérieurement. Quand on lui fait du bien, il est sans nuance dans la joie et dans la confiance ; mais le mal qu’on lui fait ou dont il est témoin le blesse  irrémédiablement. Sur ces questions, soyons comme des enfants : réjouissons-nous de tout ce qui est bon, même si cela surprend nos schémas habituels ; laissons-nous blesser par toutes les fermetures de cœurs, celles des autres, les nôtres.
 
Mais en même temps, l’enfant, comme Jésus, a un sens immédiat de ce qui est juste et de ce qui est injuste ; on ne peut pas le tromper : il démasque les faux prétextes, les faux semblants que nous nous donnons à nous-mêmes pour justifier toutes nos infidélités, les petites et les grandes, toutes les scléroses du cœur, toutes les condamnations que nous laisserions trop vite tomber. L’enfant nous regarde droit dans les yeux  et nous dit « c’est pas juste ». Lorsque nous nous mettons à affirmer un peu vite « l’Eglise devrait faire cela », laissons-nous toucher par cette petite voix intérieure de l’enfance, si elle nous dit « là, c’est pas juste… ».
 
Comme Jésus, comme l’enfant, laissons-nous guider, sans défense et sans raideur, par l’Esprit qui veut réaliser en nous, dans nos familles, et dans toute notre humanité, le projet auquel Dieu ne renoncera jamais. Amen.
Père Dominique Degoul
photo
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