Amis du Jardinier de Dieu

« Le souvenir est le parfum de l’âme », George Sand

Publié le 24 Juillet 2012 par Patrick Delaplace-Trinquet in Histoire du jour

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Dans les hauteurs du village, autrefois il n'y avait pas toutes ces maisons neuves, elles ont poussé comme des champignons, elles ont supplanté les taillis, les restes de la forêt. Nous avions un champ juste au-dessous du plateau qui dévoile la vallée, ce long plateau est tout bariolé de bois, de friches, il n'y a aucune échappée sur l'horizon, que la plaine et les eaux du Loir que l'on peut apercevoir. En toute saison nous allions au champ, mon père emplissait la remorque des outils de jardinage et nous montions au champ, nous nous arrêtions à notre cave, mon père mettait une bouteille de vin rouge dans son panier d’osier et nous empruntions le chemin qui débouchait sur notre champ.
De notre champ, nous pouvions apercevoir tout le village ramassé au fond de la vallée, on pouvait entendre les cloches de l'église, je pouvais jeter mes yeux dans ce léger bruit d’air vif, j'étais frémissant et souvent pris de vertige. À l'entrée du champ, il y avait trois ou quatre pommiers, c'était des pommes à la peau fine et blanche, striée de violet, à la chair très acide, dont mon père faisait du cidre.
Mon père vidait la remorque de ses outils, il déposait sur l'herbe du talus, la pioche, le râteau, le cordeau, le raclot, la bêche, la houe et la serfouette. Mon travail était d’arracher la mauvaise herbe et d’aller déposer au bout du champ les pierres que mon père déterrait, bien que ce champ fût pierreux, il n'en demeurait pas moins que sa terre était excellente. Je revois mon père bêcher sa terre avec la fourche, je repense à chacun de ses gestes, je l'imagine à la bonne saison, son corps et ses bras musclés, l'odeur de sa sueur traversait la fraîcheur de l'air qui m'enivrait, il avait le geste habile et rapide, ses bras arc boutés au manche, son corps formait une voûte qui couvrait le sillon, ce corps qui me rassurait, parfois il disparaissait avec la terre et par ce que je pouvais discerner le bleu de sa veste, je savais qu'il était là avec moi. Mon père avait l'âme épiderme et les mains intelligentes, j'avais l'impression qu'il y avait en lui la répétition des mêmes gestes, tout lui obéissait, il avait de l'autorité sur l'outil et la terre lui offrait son amitié. Mon père obéissait aux vignettes du calendrier, à la lune montante ou descendante, jamais il n'aurait semé ou planté sans se référer aux vignettes du calendrier, il labourait, il plantait, cet homme juste et bon n’aurait jamais dépassé les bournes qui délimitaient notre champ. Mon père avait la sueur facile et quelquefois il débouchait sa bouteille de vin, il buvait tranquillement à petites gorgées le fruit de sa vigne, je le regardais et j'avais soif : Tu n'as pas emporté ta gourde de menthe ? Non j'ai oublié ! Mon père avait le juron facile, de temps en temps j’entendais : Nom de Dieu de nom de Dieu qu’ça va mal ! Parfois le temps était à l'orage et il n'était pas rare qu'une pissée d'eau nous envoya tous deux sous le grand pommier.
Au bout du champ, il y avait un gigantesque châtaignier, mes doigts se souviennent encore. Au bas du châtaignier, mon père avait fait pousser de la luzerne et du trèfle, au moment de partir pour le village, mon père coupait avec la faux ces herbes odorantes, c'était pour nos lapins. Souvent, Raoult, un vieil homme qui avait une cave au bas de notre champs, invitait mon père : Veux tu venir boire un coup mon gars Gilbert ? Tu viens avec nous ou tu restes là ? Bon bin tu ne fais pas d’bêtise !
Aujourd'hui, le champ a disparu, sauf l'odeur de la terre y laissant une trace anonyme.

Patrick Delaplace-Trinquet

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