Amis du Jardinier de Dieu

Maîtrise et abandon

Publié le 19 Avril 2012 par Amis du Jardinier de Dieu in Pensée du jour

De faire à laisser faire

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[...] On oubliait que le lâcher-prise, l'acceptation de ce qui est ou de la « volonté de Dieu » étaient les maîtres mots d'une vie spirituelle équilibrée. D'ailleurs l'expression « volonté de Dieu » se trouvait subtilement détournée de son sens authentique, celle qu'elle a aussi chez les musulmans puisque le nom même d'« islam » est formé sur une racine arabe qui exprime la soumission, la reconnaissance que l'on dépend de plus grand que soi. On s'était mis à croire que l'on devait faire, sur le mode de l'injonction, tout ce que ce Dieu imposait jusqu'au sacrifice douloureux des affections et des attachements. Certes, la grande tradition mystique chrétienne avait toujours dit, comme Maître Eckhart, qu'il fallait « avoir un détachement bien exercé », et les jésuites n'étaient pas les seuls à pratiquer les Exercices spirituels de leur fondateur, Ignace de Loyola. Mais on ne comprenait plus le sens de cette rigueur, qui s'alliait toujours à l'acceptation librement consentie d'un don divin. L'abandon, pour les mystiques, c'était l'art suprême : « Il faut s'abandonner à fond », s'exclamait Tauler, en bon disciple d'Eckhart. Et Jean de la Croix : « Dieu est l'agent principal : Lui seul dirige l'âme, pareil à un guide d'aveugles, et Il la mène par la main là où elle ne peut aller sans lui, c'est-à-dire aux choses surnaturelles dont l'essence échappe à l'entendement, à la volonté et à la mémoire. » (La Vive Flamme d'amour).
En un langage plus contemporain, on pourrait dire qu'un moi qui contrôle tout, qui cède à la pulsion de toute-puissance par peur de ne plus être maître en sa demeure, entrave toute transformation. Ce danger, qui existait autrefois puisque les grands spirituels n'ont jamais manqué de mettre en garde contre lui, est sans doute plus fort aujourd'hui, dans une culture où l'individualité s'est développée comme jamais, où l'être humain entend ne se devoir qu'à lui-même. Dans ce nouveau contexte, les disciplines spirituelles peuvent servir à renforcer un moi clos sur lui-même au lieu de l'ouvrir sur de l'autre par le lâcher-prise.
C'est pourquoi les maîtres orientaux insistent prioritairement, quand ils ont des disciples venus d'Occident, sur l'abandon de tout volontarisme. « Dites oui à tout ; Acceptez-vous vous-même », conseille le swami Prajnanpad dans ses Entretiens. Les deux conseils sont à prendre ensemble. Dire oui à tout ne conduit pas au relativisme moral, si on expérimente que s'accepter soi-même expose à rencontrer sa propre part obscure. C'est dans une certaine forme de faiblesse, là où la maîtrise vient à manquer, ne suffit plus pour avancer, que l'acceptation apparaît comme une valeur spirituelle. L'être humain apprend alors à se laisser faire par la « grâce de Dieu » ou bien par l'imprévisible de la vie.

Ysé Tardan Masquelier
Chargée de cours en histoire comparée des religions à la Sorbonne. Spécialiste de l'hindouisme, elle enseigne aux Langues O' et à La Catho de Paris. Son dernier livre : l'Esprit du yoga (Albin Michel).
http://www.lemondedesreligions.fr/archives/2005/09/01/maitrise-et-abandon-de-faire-a-laisser-faire,7800703.php

photo http://img.1001stages.com/hd/11116/0/10576_5639.jpg

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Clovis Simard 01/08/2012 00:55


Blog(fermaton.over-blog.com),No-19. - THÉORÈME ECKHART. -Les limites de la Modernité.