Amis du Jardinier de Dieu

Mt 5, 43-48 Messe pour attentats de Paris

Publié le 17 Novembre 2015 par Père Dominique Degoul in homélie

Is 11, 1-9 ; Mt 5, 43-48 et le psaume

R/ Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre
 Seigneur, qu'ils sont nombreux mes adversaires,
nombreux à se lever contre moi,
 nombreux à déclarer à mon sujet :
« Pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! »
 
 Mais toi, Seigneur, mon bouclier,
ma gloire, tu tiens haute ma tête.
 A pleine voix je crie vers le Seigneur ;
il me répond de sa montagne sainte.
 
Et moi, je me couche et je dors ;
je m'éveille : le Seigneur est mon soutien.
 Je ne crains pas ce peuple nombreux
qui me cerne et s'avance contre moi.
 
Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu !
Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ;
les méchants, tu leur brises les dents.
Du Seigneur vient le salut ; vienne ta bénédiction sur ton peuple !

******
 

Une part de moi préférerait maintenant rester dans le silence. Depuis vendredi soir, je n’ai cessé, pour ce qui me concerne, d’être pris par des activités diverses, et je sentirais le besoin de me poser, et même de pleurer.
Mais en même temps, s’il est vrai que la violence, c’est ce qui empêche de parler, s’il est vrai que la violence c’est ce qui veut nous faire taire, alors, il faut parler, dans ma fonction de prêtre, parler, pour essayer de dire comment la parole de Dieu peut nous orienter face à ce qui nous arrive.
 
J’ai choisi pour cette messe des textes particuliers. La liturgie le permet. Ce que nous venons d’entendre dans l’évangile de Matthieu nous provoque forcément. Comment pouvons-nous aimer ces ennemis ?
Alors peut être cette parole nous incite-t-elle d’abord à voir en face une réalité qui peut nous effrayer : nous avons des ennemis.
 
Il y a des gens, aveuglés par un fanatisme qu’on peut qualifier de folie, mais qui poursuit une forme de rationalité très précise, qui ont décidé de nous faire la guerre. Ils se sont fait nos ennemis, et nous ne pouvons pas, pour nous rassurer, le nier.
Mais en même temps que nous disons cela, il faut se demander ce que visent ces ennemis. Il ne veulent pas seulement tuer aveuglément : ils visent notre cœur pour que la haine qui les remplit nous remplisse à notre tour. Leur but de guerre, c’est que, par haine, nous nous mettions à persécuter les musulmans, pour que les musulmans persécutés n’aient pas d’autre choix que de se joindre à eux, et que ce soit la guerre civile qui triomphe.
En cela, il semble qu’ils aient déjà perdu : lorsque les journalistes de Charlie Hebdo ont été tués, le caractère douteux de leur humour a fait dire à certains que « ils l’avaient un peu cherché ». Réaction dans laquelle je ne peux voir qu’une forme de lâcheté inconsciente : « si je ne provoque pas ces fous, je ne risque rien ». Mais vendredi, il est tellement évident que ceux qui ont été tués ne provoquaient personne, que la brutalité de l’ennemi est devenue parfaitement claire : elle n’est justifiée par rien, par aucune autre logique qu’une recherche de la violence pour elle-même.
Alors il faut entendre je crois cette formule du Président de la République : « il ne s’agit pas d’une guerre de civilisation, parce que ceux qui ont fait cela n’en représentent aucune ».
La guerre qui nous est déclarée n’est pas une guerre que nous feraient les musulmans : elle est une guerre faite par des fanatiques à tout homme libre.
Et il nous faut être très attentifs à avoir les idées claires sur les différents niveaux en jeu.
  • L’idéologie djihadiste est criminelle, et s’attaque à notre pays tout entier, y compris les musulmans. Les musulmans français en font partie de plein droit. Certains de vos professeurs sont musulmans, on n’imagine pas une seconde que ce qui vient de se passer les sépare de nous. C’est le niveau de la guerre et de la paix.
  • L’islam est une religion qui traverse aujourd’hui une crise très dangereuse pour son message religieux lui-même. La lecture fondamentaliste du Coran peut mener, sans contradiction, à ce que nous avons vu ces jours ci. Il s’agit donc, pour l’islam, de l’urgence d’une réflexion sur l’interprétation de ses propres textes. Ce travail doit être fait par les musulmans eux-mêmes : des voix s’élèvent aujourd’hui dans l’Islam pour dire qu’on ne peut se contenter de répéter que« ce qui s’est passé n’a rien à voir avec l’islam ». Cette réaction est bonne dans un premier temps – une manière de dire « au nom de ma foi musulmane, ce qui vient de se passer me fait horreur » - mais ça ne suffit pas : il faudra bien un jour se poser la question de savoir ce qui, dans la pensée musulmane classique, a donné prise à la naissance d’un tel monstre. C’est le niveau théologico-politique. Ne croyons pas, d’ailleurs, que si c’est l’islam qui est aujourd’hui malade, nous, chrétiens, soyons totalement exempts du problème. Un pasteur américain vient de déclarer que les spectateurs du Bataclan écoutaient de la musique satanique (sous entendu, ils l’ont bien cherché). 
  • Enfin, nous comme chrétiens, sommes en opposition fondamentale avec l’islam dans son message religieux et spirituel, sur un point essentiel : Jésus n’est pas seulement un prophète estimable : il est celui par qui vient le salut. C’est le niveau purement théologique.
Il faut bien avoir conscience que la situation n’est pas simple. Mais que chaque niveau se traite différemment. Le niveau de la guerre qui nous est faite devra se traiter avec les moyens de la coercition : le renseignement, l’action policière et judiciaire, et même l’action des armes.
Pour ce qui est de la crise que traverse aujourd’hui l’islam, et du différend qui nous oppose fondamentalement à cette religion, le seul combat possible est celui de la parole.
 
Le mot d’ordre « pas d’amalgame » a été critique, il est critiqué par des politiciens qui rêveraient de régler le problème en tombant dans le piège que nous tend l’ennemi : interdire l’islam, chasser les étrangers et leurs descendants de notre territoire, au mépris du droit.
 
Mais oui, il ne faut pas faire d’amalgame entre les problèmes. Il ne faut surtout pas que la haine entre dans nos cœurs, mais la raison, qui questionne, qui interroge, qui dialogue – non pas pour dire que tout va bien, mais pour aider les musulmans, qui sont nos frères en humanité, à sortir du piège qui les prend aujourd’hui en otages.
 
« Aimez vos ennemis ».
Rappelons nous que ce fut l’attitude de Jésus en croix.
Nous, chrétiens, voulons vivre conformément à ce que nous croyons être : image de Dieu. Dieu qui « fait tomber la pluie sur les justes et les injustes ».
 
Alors comment réagir ?
D’abord, peut être, laisser remonter devant Dieu notre peine et notre colère, avec les paroles du psaume. « Qu’ils sont nombreux mes adversaires ». « les méchants tu leur brise les dents ». Il est possible que monte en nous un désir de violence : confions le à Dieu pour que l’énergie d’indignation qui nous prend là devienne une force pour changer ce monde selon le droit et la justice. Pour qu’il fasse de cette indignation un chemin vers la vie.
 
Ensuite, écoutons cette parole du Christ : « aimez vos ennemis ». D’abord, en faisant notre devoir. Devoir d’intelligence, devoir de tenter de comprendre ce qui se passe, devoir de discerner entre les bonnes pistes et les mauvaises, pour n’être aveuglés ni par la haine ni par la peur.
Devoir aussi, de ne pas confondre les niveaux : celui qui emploie la violence contre nous est notre ennemi, et malheureusement, il n’y a pas d’autre moyen que la force pour le maîtriser ; mais celui qui a une autre conception que nous de la vie, de Dieu, de la société, est seulement un adversaire, et dans le cadre de l’humanité commune, notre devoir est de parler avec lui pour tenter de convaincre par la seule arme de la parole et de la vérité.
 
Ensuite, en reconnaissant que ceux qui font cela sont des humains comme nous. Ce serait trop facile s’ils étaient seulement des monstres. Ils sont de notre humanité, comme étaient de notre humanité les jeunes allemands bien éduqués dans un christianisme traditionnel et qui sont devenus les exécuteurs des nazis.
Et s’ils sont de notre humanité, n’en doutons pas, le plus grand malheur, égal à celui qu’ils sont capables de commettre, c’est la tromperie dont ils sont victimes en faisant de Dieu l’ordonnateur d’un massacre. Et nous, chrétiens, pouvons entrer dans l’intense et douloureuse attente du Père qui ne cesse d’espérer que l’homme revienne à la raison, et à sa propre humanité qui le rend semblable à Dieu.
 
Enfin, en tenant le regard fixé sur la promesse de Dieu : le livre d’Isaïe disait en termes poétiques l’impossible paix que nous espérons : le loup avec l’agneau, l’enfant sur le nid de la vipère.
 
Telle est notre espérance pour le monde : nous attendons ce moment, où tout sera récapitulé dans le Christ : ce que nous avons à faire, c’est, simplement, de continuer à œuvrer, en aimant et en espérant envers et contre tout, pour que vienne ce règne de Dieu. Comme disait Ali Guerroui lors d’une réunion : « vous chrétiens, continuez à accueillir comme vous le faites dans vos écoles les enfants des musulmans, à égalité avec les autres : ainsi, vous travaillez pour la paix »
 
Amen.
Commenter cet article