Amis du Jardinier de Dieu

Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?

Publié le 10 Octobre 2017 par Père Dominique Degoul in homélie

Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?
La question est un peu naïve, elle ressemble un peu à celle que pose un salarié à son patron : Monsieur le directeur, que dois-je faire pour mériter mon salaire à la fin du mois ?
La question est un peu naïve, mais avouons que, si nous sommes chrétiens, si nous croyons à cette vie éternelle qui nous est promise, alors nous nous la sommes forcément posée. « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ».
Le docteur de la Loi qui pose la question a la réponse : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute tes forces ; tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Et jusque-là, rien de bien neuf.
Vous avez entendu la formule « tu aimeras ton prochain comme toi-même » dans le Lévitique. Le Livre du Lévitique, c’est la charte de l’ancien Israël : il dit longuement comment aimer le Seigneur Dieu, en décrivant minutieusement tous les sacrifices qu’il faut rendre à Dieu selon les circonstances (et c’est une partie assez ennuyeuse pour nous) ; mais il dit aussi, comme dans le passage que nous venons de lire, tout ce qu’il faut faire ou pas vis-à-vis de son prochain, de manière même très réaliste : tu n’exploiteras pas ton prochain, tu ne retiendras pas le salaire du journalier, tu ne maudiras pas un sourd, tu ne mettras pas d’obstacle devant un aveugle.
Et il y a ce refrain : « Je suis le Seigneur ». Une manière de dire que le Seigneur est intimement concerné par tout ce que nous faisons aux autres. Le Dieu de l’Ancien Testament, c’est déjà celui qui dit « c’est la miséricorde (pour les autres) que je veux, et non les sacrifices ».
Et toutes ses actions se résument dans cette formule : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Et peut-être pourriez-vous relire tranquillement ce soir ce passage du Lévitique, en vous demandant s’il vous appelle à une petite action concrète pour quelqu’un autour de vous : un membre de votre famille, un camarade d’étude qui aurait besoin d’un coup de main, ou pour lequel vous pourriez faire un petit effort pour l’intégrer, un ami …
Mais le Docteur de la Loi pose une question redoutable. « Qui est mon prochain ». Vous avez sans doute fait cette expérience douloureuse de passer dans la rue, de voir quelqu’un qui mendie, un jeune de votre âge qui a l’air sympa, ou qui fait peur, et puis d’être désemparé, entre un sentiment de compassion qui vous pousserait à l’aider, la peur de vous laisser embarquer trop loin, et puis l’heure qui tourne et qui fait que vous n’avez pas le temps parce qu’on vous attend à votre prochain rendez -vous.
Qui est mon prochain ? Ma famille, mes amis, seulement ? Ou tout homme ?
Si je me limite à ma famille et à mes amis, je rentre dans une conception clanique de la société : « il faut aider les cathos d’abord »… dans cette école, qui manifeste aujourd’hui son appartenance à la religion catholique, nous considérons comme essentiel d’accueillir des étudiants de tous les horizons religieux ou philosophiques. Une conception clanique de « mon prochain », ça amène à des tensions fortes dans la société, et nous sentons bien parfois que la société française est malade de cela.
Mais si je ne pose pas de limite, si tout homme est mon prochain, alors ça veut dire que je dois aide et assistance à tout homme, que pour chaque jeune SDF que je croise je dois m’arrêter…
Saint Ignace, dans ses années d’errance où il avait un grand désir de Dieu mais pas encore très ordonné, est abordé un jour à la sortie d’une église par un mendiant. Il lui donne une petite pièce. Puis, arrive un deuxième mendiant, il lui donne une autre petite pièce. Puis un autre… il donne toutes ses petites pièces de bronze, puis ses petites pièces d’argent, puis ses grosses pièces d’argent… et puis il n’a plus rien, et le dernier mendiant l’injurie, parce qu’il n’a rien eu.
Non, je n’ai pas pour devoir de soulager toute la misère du monde.
Ou faire passer la frontière ? Toi, oui, toi, non ?
La question que pose ce docteur de la Loi est redoutable.
Comme souvent, Jésus répond à une question par une petite histoire.
Un homme est dépouillé et laissé pour mort par des bandits. Un prêtre et un lévite – c’était la tribu qui était chargée d’assister les prêtres – le voient, et passent de l’autre côté. Jésus ne dit pas pourquoi – ils sont pressés ? Ils croient qu’il est mort, et ils ont peur d’une souillure rituelle – car quand on touchait un cadavre, on devient impur, et il faut faire des purifications compliquées ? Jésus ne dit pas pourquoi, ne les condamne pas, mais il donne le fait brut : ils voient, et passent leur chemin. Et puis, un étranger hérétique, lui, est saisi de pitié.
Saisi de pitié : en grec esplanchnisthè, on entend presque entrailles qui se retournent. Ce verbe est présent trois fois dans l’évangile de Luc ( : quand Jésus est pris de pitié pour la mère d’un jeune homme décédé, et ressuscite le garçon ; quand le Père du fils prodigue est pris de pitié pour son fils qui revient de loin, après avoir fait les 400 coups ; et quand le samaritain a pitié de l’homme victime des bandits.
Ce qui nous est dit là, c’est que « être saisi de compassion », ce n’est pas seulement un sentiment humain, c’est éprouver quelque chose qui nous rend semblable à Dieu. Le samaritain qui a pitié de l’homme étendu à terre fait la même expérience que Jésus, ou que Dieu le Père, représenté par le père du Fils prodigue.
Cela rejoint ce que dit la 1ère lettre de Jean : celui qui aime connait Dieu ; il le connait de l’intérieur, il fait la même expérience que lui.
Ceux qui reviennent d’expériment, ceux qui sont passés par le PAS ( Projet d'Action Sociale, il s'agit d'une activité caritative que l'on demande aux étudiants de deuxième année de l'ICAM) ou la mission sociale, ont sans doute déjà fait une expérience similaire : un jeune rencontré dans une association, une vielle dame avec son histoire à raconter, une personne handicapée … ou bien quelqu’un qui vit une pauvreté à des milliers de kilomètres de là… vous l’avez rencontrée, et, vous ne savez pas pourquoi, mais votre cœur s’est ouvert à cette personne, vous êtes entré en relation avec elle, et, alors qu’elle était une parfaite étrangère, vous l’avez aimée , et peut-être même, vous vous êtes mises à son service. Malgré la distance de l’âge, du handicap, du milieu social, de la culture, ou des kilomètres, quelque chose s’est produit pour elle… Et, mystérieusement, pas pour son voisin…
Cette expérience-là est divine, parce que c’est une expérience d’amour, d’agapè, et c’est pour cela que l’Icam impose un cadre qui facilite l’avènement de telles expériences : le PAS (Projet d'Action Sociale, il s'agit d'une activité caritative que l'on demande aux étudiants de deuxième année de l'ICAM ), l’expériment, la mission sociale, et parfois même les stages en entreprise.
Alors, si cela t’a été donné déjà, rends grâce au Seigneur d’avoir pu aimer, c’est-à-dire d’avoir « fait ce que Dieu fait », aimer, et d’être un peu plus devenu ce que Dieu est, amour.
Qui est mon prochain ?
Jésus ne répond pas à la question. Il pose une autre question… à croire que les jésuites ont copié sur quelqu’un. « Qui s’est fait le prochain de l’homme blessé ? » « Celui qui a fait preuve de bonté envers lui ».
Tu ne peux pas soulager toute la misère du monde, cela ne t’est pas demandé. Mais, parfois, Dieu va ouvrir ton cœur pour que tu sois « saisi de pitié » pour quelqu’un dont tu feras proche… et c’est ainsi que celui qui était seul trouve quelqu’un pour se faire proche de lui : toi, si tu as écouté ton cœur parler.
Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? Ici, Jésus répond : « Toi aussi, fais de même » :
lorsque cela t’est donné, laisse parler ton cœur. Avec prudence, avec l’aide d’autres, sans te donner pour tâche de sauver quelqu’un… mais en écoutant cette compassion qui vient de Dieu et qui te rend semblable à lui.
Amen.
Dominique Degoul sj, Homélie pour la messe de rentrée de l'Icam.
9 rue Monplaisir, 31400 Toulouse
Lv 19, 1-18 (1ère lecture)
Lc 10, 25-37 (évangile du jour)
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