Amis du Jardinier de Dieu

Lc 2, 41-52 Sainte Famille

Publié le 27 Décembre 2015 par Père Dominique Degoul s.j. in homélie

Sainte Famille C : 1S1,20-20.24-28 1Jn3, 1-2.21-24 Lc 2,41-52

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Il existe une enluminure du XIVème siècle qui représente notre Evangile d’aujourd’hui. On y voit seulement Jésus, Marie et Joseph. Jésus fait face à ses parents, et il a l’air franchement fâché ; et en face, Marie et Joseph sont dans la même attitude.

Je me suis dit, en la voyant, que l’homme qui avait peint cela devait avoir un adolescent à la maison.

Car ce qui nous est raconté là, c’est ni plus ni moins la sainte famille mise en crise par l’adolescence du jeune Jésus.

Une crise dans la sainte famille ? Pas possible !

Et pourtant.

Du haut de ses 12 ans, Jésus disparait sans prévenir : sans doute y a-t-il eu pour lui, dans le Temple, une expérience spirituelle tellement forte qu’elle a éclipsé en lui les réalités les plus élémentaires.

Sa disparition dure trois jours : pour celui qui a l’oreille exercée à l’Ecriture, « trois jours », cela fait penser, évidemment, à ce qui se passera beaucoup plus tard, à Pâques. Trois jours, le temps d’une mort et d’une résurrection.

Pour tout être humain, l’adolescence est une mort à l’enfance : une fois qu’elle est passée par là, on vit encore pendant un temps dans la dépendance de ses parents – comme dit le texte : à la fin de l’épisode, « il leur était soumis » ; mais les parents ne sont plus le centre de la préoccupation du futur jeune homme, de la future jeune femme. Comme disait le titre de Pagnol, c’est le « temps des secrets », où naissent les désirs d’une vie qui va prendre son envol, où se créent de grandes amitiés dans laquelle les parents n’ont rien à voir, où commence à sourdre le désir de l’amour, et où la foi ne peut plus demeurer ce qu’elle était dans l’enfance, parce que les questions métaphysiques commencent à se nouer dans toute leur acuité.

Mort à l’enfance qui n’est pas sans crise, même pour la mère la plus sainte : bien sûr, Marie a beaucoup souffert, avec Joseph, dans l’inquiétude mortelle de ne pas retrouver son enfant ; mais du coup, elle ne peut pas s’empêcher de mettre dans sa question une pointe d’accusation « pourquoi nous as-tu fait cela ? », comme si Jésus avait eu pour but de faire souffrir ses parents ; et la réponse de Jésus n’est pas tout à fait douce : « comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? ». Si vous étiez les parents de ce jeune homme, cette réponse vous mettrait probablement en fureur – en tous cas ce serait mon cas !

Et au passage, il n’est pas certain que Joseph n’ait pas eu un peu de mal à encaisser « je dois être chez mon Père ». Jésus répond sans intention de faire mal, mais avec le côté sûr de soi d’un adolescent qui peut tout briser sur son passage.

Ce texte de Luc est un de ceux qui nous font dire que Jésus est vraiment venu vivre notre condition humaine, dans toute sa complexité : avant-hier nous fêtions le jour où Jésus est né : comme disent les Pères de l’Eglise, le Verbe de Dieu s’est retrouvé dans l’état de celui qui ne sait pas encore parler ; aujourd’hui, nous faisons mémoire de cette expérience que vivent toutes les générations depuis l’origine : quand le jeune enfant, devient capable d’une parole personnelle, il quitte son père et sa mère, et c’est très dur, surtout pour sa mère, … et probablement encore plus quand cette parole personnelle est la parole de Dieu elle-même.

Car Jésus a passé plusieurs jours au Temple, et, quand ses parents le découvrent, il est en grande discussion avec les Docteurs de la Loi.

Avouons que nous aurions aimé être une petite souris pour savoir de quoi ils parlaient. Les docteurs de la Loi s’extasient sur l’intelligence de ses réponses ; et le jeune Jésus, quant à lui, se nourrit de leurs enseignements.

Jésus, dans la foi au Dieu d’Israël, a découvert ce qui sera l’axe de toute sa vie spirituelle, et de toute sa prédication ; il l’a éprouvé, et il a pu le dire avec des mots qu’on n’avait pas encore entendus : « Dieu est mon Père ».

Certes, les juifs parlaient déjà de Dieu comme Père, comme Père de la nation, du peuple… certes, le roi était appelé Fils de Dieu… mais il faut l’assurance et l’intransigeance d’un jeune homme de 12 ans pour ne pas avoir peur de dire tranquillement, parce que cela s’est imposé à la conscience :  Dieu est « mon Père ». Mon Père à moi.

Alors, ici, nous pouvons entendre avec des harmoniques un peu différentes ce qu’est la sainte famille, ce qu’est la sainteté. La sainte famille ; ce n’est certainement pas une famille sans crise ; c’est la famille qui a accompagné, de manière peut être un peu chaotique, le jeune Jésus, dans sa découverte que Dieu est Père.

Un saint, ça n’a rien à voir avec ce qu’on appelle avec un peu de condescendance un « petit saint ». D’ailleurs, quand nous parlons d’un petit saint, c’est souvent pour dire que ça cache quelque chose, et que cet enfant trop sage doit bien faire des bêtises ailleurs.

Un saint, ce n’est pas quelqu’un qui n’est jamais en crise, quelqu’un qui ne pêche jamais et qui sourit toujours ; c’est d’abord quelqu’un qui  peut reconnaitre que Dieu est passé dans sa vie ;

Et de même une famille sainte, c’est une famille dans laquelle Dieu est passé. Et quand le passage de Dieu se fait aussi massif que dans la famille de Jésus, il y a sans doute à faire ce que fait Marie : tenter de comprendre en méditant dans son coeur.

Mais ce que Jésus a découvert lui-même dans sa jeunesse, ce n’est pas seulement pour lui-même : c’est pour nous. Voyez de quel amour nous sommes aimés, pour que nous puissions être appelés « enfants de Dieu » (1 Jn). Un jeune homme de douze ans a fait l’expérience que Dieu était son Père, il l’a éprouvé au plus profond de lui-même, il en a témoigné toute sa vie ; jusqu’à passer à travers la mort avec cette certitude ; et aujourd’hui, nous en vivons encore.

Car depuis que Jésus a découvert, dans son cœur de jeune homme, que Dieu est son Père, avec une évidence tellement forte qu’elle lui a fait oublier un temps qu’il avait toujours besoin d’un père et d’une mère ;
depuis que, devenu adulte, il a annoncé la paternité de Dieu pour tout homme ;
depuis que, passé par la mort et la résurrection, il a ouvert pour nous le chemin qui mène à Dieu ;
depuis ces jours-là il est devenu le premier d’une multitude de frères.
depuis ces jours-là, nous savons que nous ne sommes pas seulement des créatures, ou des serviteurs ; mais la famille même du Père.

Amen.  

Père Dominique Degoul
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